Le roman que Netflix a tiré de l’oubli — et qui lui survit
On connaît presque tous Beth Harmon grâce à la série Netflix. Mais bien avant Anya Taylor-Joy, les décors, les costumes et les millions de spectateurs, il y avait un roman. Et surtout un écrivain qui connaissait suffisamment bien les échecs pour savoir que l’essentiel d’une partie ne se voit pas toujours sur l’échiquier.
Le Jeu de la dame paraît aux États-Unis en 1983. Walter Tevis meurt l’année suivante, sans connaître l’incroyable seconde vie que son livre connaîtra près de quarante ans plus tard.
En France, le roman est traduit une première fois en 1990 chez Albin Michel. Puis vient 2020 et la série Netflix. Sept épisodes suffisent pour remettre Beth Harmon au centre de l’échiquier. Le succès est énorme : 62 millions de foyers la regardent durant son premier mois et la série atteint la première place dans 63 pays. Le livre, lui aussi, ressort de l’ombre et retrouve les librairies. (About Netflix)
Mais revenir au roman permet de découvrir autre chose.
Dans la tête de Beth Harmon
Nous sommes dans le Kentucky, en 1957.
Beth a neuf ans lorsqu’elle perd sa mère et arrive dans un orphelinat. C’est là qu’elle rencontre le gardien de l’établissement et découvre les échecs.
Très vite, quelque chose se passe.
Beth comprend le jeu avec une facilité déconcertante. Elle mémorise les positions, calcule, progresse et commence à battre des joueurs beaucoup plus expérimentés qu’elle. L’échiquier devient peu à peu le lieu où tout paraît plus clair. (Gallmeister)
Pour un joueur d’échecs, c’est probablement ce qui rend le livre si juste.
Walter Tevis n’était ni grand maître ni champion. Mais il jouait, étudiait les parties des grands joueurs et connaissait suffisamment le jeu pour ne pas en faire simplement un décor. Il s’est également entouré de joueurs expérimentés, dont le maître national Bruce Pandolfini, afin d’éviter les erreurs techniques. (Vintage Books)
Cela se sent.
Lorsqu’une position est décrite, les échecs ne sont pas là uniquement pour nous rappeler que Beth est un génie. On comprend pourquoi elle aime ce jeu, pourquoi elle y trouve quelque chose que le monde extérieur ne lui donne pas toujours.
Un échiquier possède des règles. Une position peut être analysée. Une erreur peut être comprise.
La vie, beaucoup moins.
Le génie ne règle pas tout
Et c’est là que Le Jeu de la dame devient autre chose qu’un roman consacré aux échecs.
Beth possède un talent immense, mais elle reste une jeune femme fragile, solitaire, confrontée à la dépendance aux tranquillisants puis à l’alcool.
Cette partie du personnage ne vient pas de nulle part.
Walter Tevis avait lui-même connu très jeune les médicaments. Enfant, atteint d’une affection cardiaque, il avait été hospitalisé et avait reçu pendant une longue période du phénobarbital. Il expliquera plus tard que cette expérience lui avait servi pour imaginer la dépendance de Beth. (abaa.org)
Cela donne forcément une autre profondeur au personnage.
Beth maîtrise parfois des positions que personne autour d’elle ne comprend, mais elle maîtrise beaucoup moins bien ce qui lui arrive en dehors de l’échiquier.
Et là encore, Tevis touche quelque chose que les joueurs connaissent.
On peut être parfaitement concentré pendant quatre heures devant soixante-quatre cases et être beaucoup moins sûr de soi une fois la partie terminée.
Un vrai roman d’échecs
L’histoire se déroule aussi à une époque où les joueurs soviétiques dominent largement les échecs internationaux. La progression de cette jeune Américaine prend donc naturellement une dimension qui dépasse parfois le simple résultat sportif.
Mais ce qui intéresse surtout Tevis, c’est Beth.
Son besoin de jouer. Son rapport à la victoire et à la défaite. La solitude du joueur lorsqu’il faut finalement décider d’un coup et l’assumer.
C’est peut-être pour cela que le livre fonctionne encore aussi bien.
À Lalbenque Chess Club, nous sommes évidemment très loin du parcours de Beth Harmon. Mais nous retrouvons quelque chose de familier lorsque nous voyons un jeune joueur commencer à regarder l’échiquier autrement. À un moment, il ne voit plus seulement des pièces. Il commence à voir des possibilités, des menaces, des idées.
Et c’est souvent là que les échecs commencent vraiment.
La série Netflix a fait connaître Beth Harmon au monde entier. Elle a aussi remis les échecs sur le devant de la scène d’une manière assez incroyable.
Mais derrière la série, il reste le livre.
Et derrière Beth Harmon, Walter Tevis, un écrivain qui avait compris quelque chose de très simple : aux échecs, la partie la plus difficile n’est pas toujours celle que l’on joue contre son adversaire.
Walter Tevis, Le Jeu de la dame, 1983. Nouvelle traduction française de Jacques Mailhos, éditions Gallmeister. (Gallmeister)
