On reconnaît assez vite la manière de jouer de quelqu’un. Certains aiment l’initiative, avancent leurs pièces, cherchent immédiatement à créer des problèmes. D’autres préfèrent installer leur position, contrôler les cases importantes et attendre le bon moment. Il y a les joueurs qui calculent longtemps, ceux qui fonctionnent beaucoup à l’intuition, ceux qui aiment les positions ouvertes et ceux qui se sentent parfaitement à l’aise lorsqu’il faut défendre pendant vingt coups. Aux échecs, nous jouons tous avec les mêmes pièces. Pourtant, nous ne jouons jamais exactement de la même façon.
C’est là qu’apparaît ce que l’on pourrait appeler l’esprit du joueur. Pas son niveau, pas son classement, pas le nombre d’ouvertures qu’il connaît. Plutôt cette manière personnelle d’aborder une partie d’échecs. Devant une même position, deux joueurs peuvent choisir des chemins complètement différents et avoir tous les deux de bonnes raisons de le faire. L’un voit immédiatement une possibilité tactique. L’autre remarque une faiblesse qui pourra être exploitée dix coups plus tard. Ce n’est pas seulement une question de calcul : c’est une manière de lire l’échiquier.
Cette personnalité échiquéenne se construit avec le temps. Au début, on joue souvent les coups qui nous paraissent naturels. Ensuite, les parties s’accumulent, les erreurs aussi, et certaines préférences apparaissent. On découvre que l’on aime attaquer le roi, jouer les finales, conserver les dames, utiliser les cavaliers ou construire lentement une position. Mais il faut se méfier : ce qui constitue une force peut facilement devenir une habitude. Le joueur offensif peut attaquer lorsqu’il faudrait défendre. Le joueur prudent peut refuser une occasion parce qu’elle lui paraît trop risquée.
C’est ici que commence une autre forme de progression aux échecs : apprendre à élargir son jeu. Être capable de jouer une position qui ne nous ressemble pas. Accepter d’échanger les dames lorsqu’on aime attaquer. Prendre l’initiative lorsqu’on préfère habituellement attendre. Défendre patiemment une position difficile sans chercher à tout prix une sortie spectaculaire. Le joueur progresse réellement lorsqu’il ne dépend plus d’une seule manière de jouer.
Cette diversité, on la retrouve facilement dans la vie d’un club d’échecs. À Lalbenque Chess Club, une partie entre deux joueurs peut opposer bien plus que deux ouvertures. Elle oppose des tempéraments, des rythmes, des façons de comprendre la position. Et lorsque l’on analyse ensuite la partie, les différences apparaissent encore davantage. « Moi, ici, j’aurais échangé. » « Moi, j’aurais poussé ce pion. » « Je n’aurais jamais osé jouer ça. » C’est souvent dans ces discussions que l’on découvre une idée que l’on n’aurait pas trouvée seul.
L’apprentissage des échecs ne consiste donc pas à fabriquer des joueurs identiques. Heureusement. Il s’agit plutôt de construire un jeu personnel tout en restant capable d’en sortir. Connaître ses qualités, mais aussi ses réflexes. Savoir dans quelles positions on se sent fort et dans lesquelles on commence à perdre ses repères.
Avec les années, le style peut changer. Un joueur très offensif devient parfois plus patient. Un joueur prudent découvre le plaisir de prendre des risques. L’expérience ajoute des possibilités sans forcément effacer ce qui faisait le joueur au départ.
C’est aussi cela, l’esprit du joueur : une manière personnelle de jouer qui évolue sans jamais complètement disparaître.
