Sofonisba Anguissola peint La Partie d’échecs en 1555. Le tableau mesure 72 × 97 cm et se trouve aujourd’hui dans la collection de la Fondation Raczyński auprès du Musée national de Poznań, en Pologne.

La scène paraît simple. Trois jeunes femmes sont réunies autour d’un échiquier. Ce ne sont pas des personnages inventés, ce sont les sœurs de Sofonisba. Lucia est à gauche, Minerva à droite et Europa, la plus jeune, au centre. Une femme plus âgée se tient derrière elles, probablement leur nourrice.

Ce qui est intéressant, c’est que nous ne sommes pas devant un portrait de famille où tout le monde reste immobile. Les sœurs jouent, se regardent, réagissent. Minerva lève la main, Europa sourit et Lucia regarde vers l’extérieur du tableau. Sofonisba n’est pas représentée, puisqu’elle est celle qui peint, mais elle fait pourtant partie de la scène par le regard de sa sœur.

Il y a bien sûr l’échiquier, et c’est probablement ce que regardera en premier un joueur d’échecs. On essaie de comprendre la position, de savoir qui joue, qui est en train de gagner et ce qui vient de se passer.

Mais il ne faut pas aller trop loin.

Le Musée national de Poznań indique que les pièces ont été disposées de manière aléatoire. La position ne correspond donc pas à une véritable partie que l’on pourrait reconstituer. C’est un détail important, parce qu’il serait très tentant de vouloir trouver un coup gagnant ou d’affirmer que Lucia vient de battre sa sœur. Nous n’en savons rien.

En revanche, la présence des échecs n’est certainement pas anodine. Le jeu suppose de réfléchir, d’anticiper, de mémoriser. Montrer trois jeunes femmes jouant aux échecs, au XVIe siècle, revient aussi à montrer des jeunes femmes qui ont reçu une éducation.

Sofonisba elle-même avait bénéficié d’une formation artistique et humaniste, ce qui était encore très inhabituel pour une femme de cette époque. Elle avait étudié la peinture avec Bernardino Campi puis Bernardino Gatti, avant de connaître une carrière qui la conduira quelques années plus tard à la cour de Philippe II d’Espagne.

Un autre détail mérite d’être regardé. Sofonisba a signé son tableau sur le bord même de l’échiquier. L’inscription précise qu’elle a peint d’après nature ses trois sœurs et leur servante en 1555. L’échiquier n’est donc pas simplement placé au centre de la scène, il devient aussi le support sur lequel la peintre affirme son identité.

Les analyses réalisées sur le tableau ont également montré que Sofonisba avait modifié sa composition. Une silhouette féminine qui se trouvait initialement à gauche a été recouverte. La femme âgée que nous voyons aujourd’hui à droite a été ajoutée ensuite sur une partie du paysage déjà peinte. Cela montre que le tableau n’a pas été construit d’un seul geste et que Sofonisba a fait évoluer sa composition.

Nous savons également que Giorgio Vasari a vu cette peinture très peu de temps après sa réalisation. Lorsqu’il visite la famille Anguissola à Crémone, en 1556, il est frappé par le naturel des trois sœurs et par l’impression de vie qui se dégage de la scène.

C’est peut-être ce qui reste le plus étonnant aujourd’hui. Nous regardons un tableau peint il y a près de cinq siècles, mais nous reconnaissons immédiatement quelque chose de très simple : une famille, des sœurs, des regards, un sourire, une discussion autour d’un échiquier.

Et les échecs sont là, au milieu de tout cela, non seulement comme un jeu, mais aussi comme le signe d’une éducation et d’une intelligence que Sofonisba Anguissola a choisi de montrer.

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