Avec La Variante de Lüneburg, les échecs entrent immédiatement au cœur de l’histoire. Ils ne sont pas là pour donner une couleur au récit : ils en deviennent peu à peu le fil conducteur, jusqu’à relier les personnages, le passé et une vengeance qui a attendu son heure.
Le roman paraît en Italie en 1993, puis en France en 1995, dans une traduction de François Maspero aux Éditions du Seuil. C’est le premier roman de Paolo Maurensig, écrivain italien né à Gorizia en 1943 et mort en 2021. Le livre connaît rapidement un grand succès et, dès les premières pages, on comprend assez bien pourquoi.
Un dimanche matin, le corps de Dieter Frisch, riche industriel allemand, est retrouvé près de l’échiquier-jardin de sa propriété. Est-ce un suicide ? Un meurtre ? Un règlement de comptes ? Maurensig pose immédiatement la question, mais il ne construit pas pour autant un roman policier classique. Pour comprendre ce qui s’est passé, il faut remonter dans le temps, suivre plusieurs personnages et découvrir une histoire qui a commencé bien avant cette mort.
Une passion qui prend de plus en plus de place
Parmi ces personnages, il y a Hans Mayer, un jeune homme pour qui les échecs deviennent très vite bien davantage qu’un passe-temps. Il joue, il étudie, il cherche à comprendre les positions et il consacre au jeu une place de plus en plus importante.
Sa rencontre avec Tabori, un joueur plus âgé et beaucoup plus expérimenté, va compter énormément. Tabori devient son maître, lui apprend à mieux jouer, mais il lui transmet aussi quelque chose de beaucoup plus profond. Derrière le joueur d’échecs se cache un homme qui porte une histoire lourde, une histoire que Hans va peu à peu découvrir.
C’est ainsi que Maurensig construit son roman. Une histoire en entraîne une autre, le présent nous ramène vers le passé et, progressivement, les liens entre les personnages apparaissent. On comprend alors que la mort de Dieter Frisch ne peut pas être séparée de ce qui s’est produit plusieurs dizaines d’années auparavant.
Une partie dans l’enfer de Bergen-Belsen
Le récit nous conduit jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et à Bergen-Belsen. Tabori est juif. Face à lui se trouve un officier SS. Entre les deux hommes, les échecs vont prendre une place terrible.
Dans un tel contexte, évidemment, il ne s’agit plus simplement de savoir qui va gagner une partie. Le jeu devient un moyen de domination, de résistance, parfois même d’humiliation. L’échiquier reste le même, les règles aussi, mais tout ce qui se joue autour lui donne une autre dimension.
C’est probablement l’un des aspects les plus forts du roman. Paolo Maurensig n’a pas besoin d’en rajouter. Il raconte cette confrontation et laisse le lecteur comprendre ce qu’elle représente pour les deux hommes. La partie se termine, mais ce qu’elle a provoqué, elle, ne disparaît pas.
Des années passent. Les personnages vieillissent. Le monde change. Pourtant, quelque chose reste.
Quand une partie n’est jamais vraiment finie
Les joueurs d’échecs connaissent bien cette sensation, évidemment à une tout autre échelle. Il arrive de terminer une partie et d’y penser encore plusieurs heures après. On se demande pourquoi on a joué tel coup, ce que l’on aurait pu faire autrement ou à quel moment exactement la position a commencé à nous échapper.
Dans La Variante de Lüneburg, Maurensig pousse cette idée beaucoup plus loin. Une partie peut rester présente pendant des années. Une défaite peut ne jamais être oubliée. Et lorsqu’à cette mémoire du jeu viennent s’ajouter la guerre, la persécution et la haine, ce qui aurait dû s’arrêter avec le dernier coup peut continuer très longtemps.
C’est là que le titre du roman prend tout son sens. Aux échecs, une variante est une suite de coups que l’on étudie ou que l’on imagine à partir d’une position. On essaie de prévoir ce que fera l’adversaire et la manière dont on répondra. Le roman lui-même avance un peu de cette façon. Plus on progresse, plus on comprend que certains événements ont été préparés longtemps auparavant.
De Zweig à Maurensig
En lisant ce livre, il est difficile de ne pas penser au Joueur d’échecs de Stefan Zweig. Les deux textes parlent des échecs sur fond de nazisme et montrent tous les deux jusqu’où le jeu peut occuper l’esprit d’un homme.
Mais les deux histoires sont très différentes. Chez Zweig, les échecs permettent à M. B. de lutter contre l’isolement avant de devenir une obsession qui menace son équilibre. Chez Maurensig, le jeu accompagne surtout une mémoire qui refuse de disparaître et un affrontement qui se prolonge bien au-delà de la guerre.
Les échecs ont d’ailleurs occupé une place importante dans la vie et dans l’œuvre de Paolo Maurensig. Il reviendra plusieurs fois vers eux dans ses livres. Il expliquait aussi qu’il aimait voir l’écriture comme « une partie d’échecs avec l’inconscient ». En lisant La Variante de Lüneburg, cette comparaison prend tout son sens : l’histoire avance, revient en arrière, dévoile peu à peu ce qui était caché et oblige souvent à reconsidérer ce que l’on croyait avoir compris quelques pages auparavant.
Un roman qui parle aussi aux joueurs
Ce que j’aime dans ce livre, c’est que les échecs n’y sont jamais ajoutés artificiellement. Ils font réellement partie de l’histoire. Maurensig connaît le jeu et il sait ce qu’il peut provoquer chez ceux qui le pratiquent : la concentration, l’envie de comprendre, la difficulté à oublier certaines parties et parfois cette sensation étrange de continuer à jouer dans sa tête alors que l’échiquier a déjà été rangé.
À Lalbenque Chess Club, nos parties sont heureusement beaucoup plus tranquilles. Mais ceux qui jouent régulièrement reconnaîtront certainement quelque chose de familier dans ce roman. Une fois assis devant l’échiquier, l’attention se resserre peu à peu sur la position, sur le prochain coup et sur ce que prépare l’adversaire. Pendant un moment, ce qui se passe autour devient moins important.
Paolo Maurensig est parti de cette relation particulière que les joueurs entretiennent avec le jeu pour construire une histoire autrement plus sombre. La Variante de Lüneburg est un roman assez court, mais il réussit à mêler les échecs, l’Histoire et la mémoire sans jamais donner l’impression de faire une démonstration.
Et quand on arrive à la dernière page, on comprend enfin pourquoi cette partie-là avait commencé bien avant que le lecteur n’ouvre le livre.
Là, je pense que nous sommes beaucoup plus près de ta manière d’écrire : tu racontes, tu expliques ce qui t’intéresse dans le livre, mais tu ne cherches pas constamment la formule. Et j’ai bien retenu « à Lalbenque Chess Club ».
