Il suffit parfois d’observer une salle où plusieurs enfants jouent aux échecs pour remarquer quelque chose d’assez étonnant. Quelques minutes auparavant, ils parlaient, bougeaient, riaient, passaient d’une chose à l’autre. Puis les parties commencent et, progressivement, l’ambiance change.

Les regards se posent sur les échiquiers. Les gestes deviennent plus mesurés. Certains enfants restent longtemps devant une position sans dire un mot.

Bien sûr, cela ne se produit pas toujours immédiatement. Un enfant peut avoir envie de parler, de se lever, de regarder la partie d’à côté ou de raconter ce qui vient de lui arriver. Mais le jeu le ramène régulièrement à son échiquier.

Il y a une position devant lui, un adversaire en face et une partie qui continue.

C’est peut-être là que les échecs ont quelque chose de particulier à apporter à l’enfant : ils lui proposent un espace dans lequel il peut faire l’expérience du calme et de la concentration sans que ceux-ci lui soient simplement imposés.

On ne lui dit pas seulement : « Concentre-toi. »

Le jeu lui donne une raison de le faire.

Quand une position devient intéressante, l’enfant peut rester absorbé pendant plusieurs minutes. Il cherche une solution, suit les déplacements des pièces, essaie de comprendre ce qui se passe. Son attention se fixe naturellement sur une situation précise.

Cette concentration peut être fragile. Un bruit, une discussion ou le mouvement d’un camarade peuvent l’interrompre. Il faut alors revenir à la partie, retrouver la position, se rappeler ce que l’on était en train de chercher.

Cela aussi s’apprend.

Se concentrer ne signifie pas ne jamais être distrait. C’est aussi être capable de revenir vers ce que l’on était en train de faire.

Les échecs confrontent également l’enfant à ses émotions. Il peut être content d’avoir trouvé une bonne idée, déçu de perdre une pièce, inquiet devant une attaque ou impatient lorsque son adversaire réfléchit longtemps.

La partie continue malgré tout.

Il faut rester devant l’échiquier et composer avec ce que l’on ressent. Une erreur n’arrête pas forcément la partie. Une position difficile peut encore réserver des possibilités. Un adversaire qui prend son temps oblige à attendre.

Le calme prend alors une autre dimension. Il ne s’agit plus seulement de rester silencieux ou de ne pas bouger. Il s’agit d’apprendre progressivement à ne pas se laisser emporter par l’impatience, l’excitation ou la déception.

Dans les initiations avec les enfants, ces petits moments sont très visibles. Un joueur se lève parce qu’il pense avoir terminé, puis revient à sa place. Un autre suit avec difficulté une partie pendant quelques minutes, puis se retrouve soudain complètement absorbé par une position. Un enfant qui parlait beaucoup au début de la séance peut ensuite rester silencieux parce qu’il cherche comment défendre son roi.

Ce ne sont pas des transformations spectaculaires. Et les échecs ne rendent évidemment pas tous les enfants calmes et concentrés par magie.

Mais ils offrent un terrain pour exercer ces capacités.

Au Lalbenque Chess Club, comme lors des séances d’initiation, l’objectif n’est pas de transformer une partie d’échecs en exercice de discipline. Le jeu doit rester un jeu. C’est justement parce que l’enfant a envie de comprendre, de jouer et de continuer la partie qu’il peut mobiliser son attention autrement.

Avec le temps, certains découvrent qu’ils sont capables de rester concentrés plus longtemps qu’ils ne le pensaient.

Et peut-être est-ce déjà beaucoup.

Dans un quotidien où l’attention est souvent sollicitée de tous côtés, l’échiquier propose quelque chose de très simple : quelques pièces, soixante-quatre cases, un autre joueur en face de soi et, pendant un moment, une seule chose à regarder.