Le dernier texte de Stefan Zweig

Il y a des livres dont on connaît l’histoire avant même de les ouvrir. Le Joueur d’échecs en fait partie. C’est le dernier texte achevé par Stefan Zweig. Le 21 février 1942, depuis Petrópolis, au Brésil, il envoie plusieurs exemplaires corrigés de son manuscrit à ses éditeurs et à son traducteur. Dans la nuit du 22 au 23 février, il se donne la mort avec sa femme Lotte. Quelques mois plus tard, en décembre 1942, une première édition allemande paraît à Buenos Aires. L’édition européenne suivra à Stockholm en 1943.

Difficile de lire ce livre sans avoir cela en tête. Zweig vit alors en exil. L’Europe qu’il a connue est ravagée par la guerre et le nazisme. Mais il ne transforme pas son dernier texte en discours politique. Il choisit un paquebot, quelques voyageurs et un échiquier.

À bord, un champion du monde

Le bateau relie New York à Buenos Aires. Parmi les passagers se trouve Mirko Czentovic, champion du monde d’échecs. C’est un personnage assez extraordinaire. Peu cultivé, fermé, intéressé par l’argent et presque incapable de briller ailleurs que devant un échiquier, il possède en revanche un talent exceptionnel pour le jeu.

Quelques passagers décident de l’affronter. Sans surprise, la partie tourne rapidement à l’avantage du champion. C’est alors qu’un inconnu intervient. Il observe la position, conseille les joueurs et leur permet d’arracher la partie nulle.

Cet homme, c’est M. B.

Et c’est avec lui que le livre prend une tout autre dimension.

L’isolement comme arme

M. B. est un avocat viennois dont le cabinet gérait notamment les intérêts financiers de grands couvents et de familles de l’aristocratie autrichienne. Après l’Anschluss, il est arrêté par les nazis. Mais au lieu de l’envoyer dans un camp, la Gestapo utilise contre lui une autre méthode : l’isolement. Une chambre d’hôtel, presque vide. Aucun livre. Aucun journal. Rien à écrire. Aucun contact avec l’extérieur. Seulement les interrogatoires.

Et c’est peut-être là que Zweig est le plus impressionnant. Il n’a pas besoin de longues descriptions pour faire comprendre ce que signifie cet enfermement. M. B. n’a plus rien à regarder, plus rien à lire, plus rien sur quoi accrocher sa pensée. Petit à petit, ce vide devient son véritable adversaire.

Un jour, alors qu’il attend un interrogatoire, il réussit à dérober un livre dans la poche d’un manteau. Il espère sans doute n’importe quel texte qui puisse enfin l’occuper. Il découvre un recueil contenant cent cinquante parties d’échecs de maîtres.

À partir de là, tout change.

Il commence par reconstituer les parties. Il les apprend. Il les rejoue mentalement. Au bout de quelque temps, il les connaît toutes. Il possède désormais dans sa tête un échiquier qu’aucun gardien ne peut lui enlever. Les murs sont toujours là, les interrogatoires aussi, mais son esprit peut aller ailleurs.

C’est probablement l’une des plus belles idées du livre : dans une pièce presque vide, quelques lettres et quelques chiffres suffisent pour reconstruire soixante-quatre cases, trente-deux pièces et tout un monde.

Quand les échecs deviennent une prison

Mais Zweig ne s’arrête pas là.

Quand les cent cinquante parties sont épuisées à force d’avoir été rejouées, M. B. cherche autre chose. Il décide d’inventer ses propres parties et de jouer contre lui-même. Il devient à la fois les Blancs et les Noirs. Il doit penser un coup tout en essayant de l’oublier pour pouvoir réfléchir comme son propre adversaire.

Et ce qui l’a sauvé commence alors à le détruire.

Le jeu devient obsessionnel. M. B. joue de plus en plus vite, s’emporte contre lui-même, ne parvient plus à s’arrêter. Cette lutte intérieure le conduit à une grave crise nerveuse. Un médecin comprend son état et contribue finalement à sa libération.

La partie recommence

Des années plus tard, sur le paquebot, cet homme qui affirme ne plus avoir joué depuis longtemps se retrouve donc devant Czentovic.

Cette fois, ce n’est plus seulement une partie d’échecs.

M. B. joue réellement contre le champion du monde. Il remporte leur première partie. Czentovic comprend alors qu’il a devant lui un adversaire particulier et, lors de la suivante, ralentit volontairement le rythme. Il prend son temps. Il attend. Et cette attente agit sur M. B. comme un poison. L’ancienne fièvre revient. Il recommence à jouer des variantes dans sa tête, bien au-delà de la position qui se trouve devant lui. Peu à peu, il perd le contact avec la partie réelle.

Le narrateur finit par intervenir.

M. B. comprend ce qui est en train de se passer et abandonne. Il présente ses excuses et annonce qu’il ne jouera plus jamais.

Il n’y a donc pas vraiment de vainqueur.

Bien davantage qu’un jeu

C’est aussi pour cela que Le Joueur d’échecs reste un livre aussi particulier. Zweig connaissait suffisamment le jeu pour comprendre qu’il pouvait être bien davantage qu’un simple affrontement entre deux joueurs. Un échiquier peut occuper entièrement l’esprit. Il peut isoler du monde pendant quelques minutes ou quelques heures. Chez M. B., cette faculté est poussée jusqu’à l’extrême : elle lui permet d’abord de résister au vide, avant de l’entraîner presque trop loin.

Plus de quatre-vingts ans après sa parution, le texte continue d’ailleurs à être traduit. En 2023, Jean-Philippe Toussaint en a proposé une nouvelle traduction aux Éditions de Minuit sous un titre réduit à un seul mot : Échecs. Elle est parue en même temps que son propre livre, L’Échiquier, consacré notamment à sa relation avec le jeu.

Soixante-quatre cases

Au Lalbenque Chess Club, heureusement, nos parties se déroulent dans des circonstances autrement plus tranquilles. Mais tout joueur reconnaîtra quelque chose dans ce que raconte Zweig : cette capacité qu’a parfois un échiquier à faire disparaître momentanément ce qui se passe autour de nous.

On s’assoit devant les pièces. On joue un premier coup.

Et pendant un moment, il n’y a plus que soixante-quatre cases.



Honoré Daumier, Joueurs d’échecs, 1863-1867. Huile sur bois, 24,8 × 32 cm. Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. Inv. PPP41. Image : Paris Musées / Petit Palais — CC0.