Computer Chess ou l’étrange humanité des algorithmes
En 1980, quelques programmeurs essaient encore d’apprendre aux machines à jouer aux échecs. Quarante ans plus tard, Computer Chess regarde ces débuts avec humour, étrangeté et une question qui reste très actuelle : qu’est-ce qu’une machine comprend réellement lorsqu’elle joue ?
Computer Chess est un film assez difficile à classer. Andrew Bujalski le réalise en 2013, mais nous ramène au début des années 1980, à une époque où faire jouer un ordinateur aux échecs relevait encore de l’expérimentation.
Tout se passe dans un hôtel américain sans charme particulier, pendant un tournoi de programmes d’échecs. Des équipes de programmeurs sont venues confronter leurs machines. Pas de grands maîtres sous les projecteurs, pas de belle salle de tournoi : des ordinateurs, des écrans, des câbles, des feuilles de calcul et des hommes qui passent beaucoup de temps à essayer de comprendre pourquoi leur programme ne joue pas le coup qu’ils attendaient.
Le film est tourné en noir et blanc, avec une image volontairement granuleuse qui donne vraiment l’impression de regarder des images retrouvées de cette époque. Cela participe beaucoup à son atmosphère, parfois drôle, parfois étrange, et souvent assez déroutante.
Quand la machine joue, mais ne comprend pas
C’est évidemment là que les échecs deviennent intéressants.
Les programmeurs construisent des machines capables d’analyser une position, de calculer des variantes et de choisir un coup. Mais une question reste entière : la machine comprend-elle réellement ce qu’elle fait ?
Aujourd’hui, avec la puissance des moteurs d’échecs et de l’intelligence artificielle, cette question nous paraît presque familière. Au début des années 1980, elle ne l’était pas du tout.
Et Computer Chess joue beaucoup avec cette frontière.
À un moment, un programme commence à se comporter de manière inhabituelle. Est-ce un bug ? Une erreur de programmation ? Quelque chose que ses concepteurs n’avaient pas prévu ? Le film ne cherche pas vraiment à nous donner une réponse définitive.
Et c’est justement ce qui fonctionne.
Ces hommes essaient de transformer l’échiquier en calculs, en nombres et en instructions, avec l’espoir que la machine trouvera seule le meilleur coup. Quand on regarde cela aujourd’hui, on sait évidemment jusqu’où cette histoire nous a conduits.
Eux ne pouvaient pas encore le savoir.
Les échecs comme terrain d’expérience
Mais Computer Chess ne parle pas seulement d’informatique.
Il parle aussi de ceux qui fabriquent ces programmes : leurs ambitions, leurs rivalités, leur solitude et parfois leur difficulté à communiquer entre eux.
Dans le même hôtel, un groupe de développement personnel organise ses propres rencontres. D’un côté, des programmeurs qui cherchent à apprendre aux machines à réfléchir. De l’autre, des personnes qui essaient simplement de mieux communiquer entre elles.
Le rapprochement est assez savoureux.
Et finalement, le film pose une question que les joueurs d’échecs connaissent bien : qu’est-ce qui se passe réellement lorsque deux personnes s’assoient face à face devant un échiquier ?
À Lalbenque Chess Club, comme dans n’importe quel club, une partie ne se résume jamais complètement aux coups joués. Il y a celui qui hésite, celui qui joue trop vite, celui qui commence à comprendre qu’il vient de commettre une erreur. Il y a les regards, le silence et surtout quelqu’un en face.
Une machine peut calculer une position infiniment mieux que nous. Elle peut aujourd’hui jouer à un niveau qu’aucun être humain ne peut atteindre.
Mais une partie entre deux joueurs reste autre chose.
Un film d’échecs vraiment différent
Il faut quand même prévenir : Computer Chess n’est pas un film classique sur les échecs.
Il n’y a ni jeune prodige, ni grande finale spectaculaire, ni ascension vers un titre mondial. Le rythme est particulier, l’humour souvent discret et l’image volontairement austère.
Mais c’est précisément ce qui le rend intéressant.
Il nous ramène à un moment où quelques programmeurs, réunis dans une salle d’hôtel, essayaient encore de comprendre comment apprendre à une machine à jouer aux échecs.
Ils ne pouvaient probablement pas imaginer ce qui allait suivre.
Nous, si.
Et c’est peut-être ce qui donne aujourd’hui à Computer Chess une saveur assez particulière : regarder les débuts hésitants d’une histoire dont nous connaissons désormais une bonne partie de la suite.
Computer Chess, Andrew Bujalski, 2013.
Photo non contractuelle
